Alain Bevilacqua

"Si tu mets au monde ce qui est en toi, ce que tu mets au monde te sauvera.
Si tu ne mets pas au monde ce qui est en toi, ce que tu ne mets pas au monde te détruira."

La montagne et la nature m'ont saisi tardivement. Une crête gazonnée s'était déroulée pendant des heures devant mes yeux. Mon coeur s'est vrillé d'un bonheur inconnu.

J'ai eu ma fringale de sommets. J'ai connu la tentation de faire de la montagne un pur instrument de dilatation du moi, bientôt je suis devenu un parfait petit collectionneur.

J'ai bu la montagne jusqu'à la lie. La montagne m'a appris à mourir.

Dans le huis clos d'une petite cabane perchée devant les Gastlosen, je me souviens d'un alpiniste allemand qui avait "fait" tous les 4000 des Alpes. Excédé par les mauvaises conditions de neige, obsédé par la petite course qu'il avait prévue et qu'il ne pourrait pas faire le lendemain, sa petite âme fumant comme un samovar. Je me suis juré ce jour-là d'apprendre autre chose de la montagne, d'en faire mon école de sagesse à moi.

L'émotion de certains lieux m'a depuis longtemps interpellé: quand et comment un lieu devient-il source d'envoûtement? La montagne est aussi un reflet de l'âme: entre le paysage et le coeur humain se tissent d'étranges correspondances... Peu à peu, la montagne est devenue pour moi le lieu d'une immense rêverie poétique. Je deviendrai ménestrel des cimes.

Ces cuvettes, ces combes dont on sort à la lumière sur une crête comme d'un utérus à la vie... Ces alphabets minuscules en mouvement sur une arête parcourue d'humains, bouffés alors par l'immensité du ciel; les griffures charbonneuse d'un érable sur une pente en hiver... La couleur d'un lichen, le miracle d'une renoncule dans un éboulis, le froissement d'ailes d'un tétras surpris dans un myrtillier, avalant des baies comme des hosties...

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Manger pour renouveler les énergies psychiques et physiques de l'organisme: être à la base même de la vie, se relier dans cet acte à la fois au ciel et à la terre qui permettent à la nourriture d'exister! J'aime avant tout la cuisine végétarienne simple et rustique, avec des bons produits de saison, provenant principalement de petits producteurs travaillant en agriculture biologique. M'enchantent les papilles un curry de légumes à l'indienne, des lasagnes au potimarron, un gratin de pâtes aux courgettes, des macaroni de chalet à la Suisse allemande, un gâteau "Cholera" de la vallée de Conches ou des "pizzoccheri" de la Valteline...

Partageant alors peut-être au détour d'une conversation des bribes de l'émerveillement qui est le mien devant les incessantes nouvelles de la nature, je me vois avant tout comme un hôte, celui qui autour d'un repas donne hospice et refuge au corps et à l'âme de ses convives.